mardi, novembre 10, 2009

Ivano Ghirardini, le récit de sa tentative au Cervin, quelques mois avant sa trilogie de l'hiver 77-78


ALPINISME ET SPIRITUALITE
Afin qu'ils soient un comme nous sommes un » (Evangile selon saint Jean)
par Ivano GHIRARDINI

Quelle montagne étais-je en train de gravir ? Je l'avais déjà presque oublié. Depuis combien de temps n'avais-je plus dormi, bu, mangé ? Je ne m'en souvenais plus. Je grimpais tout droit dans la tempête, sans savoir, aveugle, les cils collés dans une épaisse gangue de glace que je devais sans cesse arracher mais qui se reformait aussitôt. Le vent était parfois si violent que je suffoquais, la respiration coupée par une rafale glacée. Je n'appartenais plus au monde logique des humains.
Mon esprit était sans mot, sans souvenir et mon calme parfait.
Les difficultés, le froid, la fatigue, la soif n'existaient plus et une sérénité merveilleuse guidait chacun de mes gestes, de mes pas. Non, je ne pouvais pas tomber ! Dans cet état d'esprit, que pouvait-il m'arriver ?
Ma montagne n'avait plus de sommet, ma paroi, mon escalade plus de fin. J'étais en train de réaliser ce rêve étrange qui m'avait tant fasciné à mes débuts : je me voyais partir, gravir seul une haute et très belle montagne aux lignes si pures et aux faces si sévères qu'il semblait qu'aucun humain n'eût pu la gravir.
Puis venait la grande tempête qui dure des jours, des semaines, des mois et je disparaissais à jamais aux yeux des hommes de ce monde auquel il me semblait ne plus appartenir.
Tout à coup, un cri ! Qui m'appelle là sur la droite, derrière cette arête de rocher ? Il me semble entendre des rires, des chants. Je hurle à mon tour : je suis là, amis, attendez-moi ! Et je grimpe à toute vitesse sur la droite, mais je ne découvre qu'un autre univers glacé, identique au précédent, et le vent disperse mes appels. Dans ma folie, j'étais allé si loin au-delà de moi-même que bientôt je pourrais peut-être rejoindre mon monde, ma civilisation.
En mon esprit, je revoyais les hallucinations violentes qui avaient suivi mon ascension solitaire et hivernale du Linceul dans la face Nord des Grandes Jorasses. J'avais survécu là-haut près de huit jours sans nourriture ni boisson. Je revoyais la grande nouraghe où, tôt le ma¬tin, nous allions méditer et prier face au soleil levant, nos fêtes, nos chants, ma mort au combat face à l'océan sous un ciel infiniment serein et pur.
Brusquement la paroi perd de sa verticalité, le vent redouble de violence et je débouche sur une crête horizontale. Au-dessus de moi un ciel d'encre, et tout autour des brumes sombres qui courent en tous sens. La neige fouette mon visage et j'ai envie de pleurer; mais très vite je me reprends car mon rêve a pris fin, et il me faut défendre ma vie dans ce milieu à pré¬sent hostile. Dans quelques minutes il fera nuit et c'est avec rage que je taille la corniche pour le bivouac. A peine installé, j'éprouve dans tout mon être une immense fatigue, mais je ne peux dormir car tous mes vêtements sont mouillés et de grands frissons secouent sans cesse violemment mon corps épuisé. Le côté désespéré de ma situation m'apparaît alors.
Le lendemain, le ciel est dégagé mais le vent reste toujours aussi violent et glacial. Je suis sur l'épaule du Cervin, et là, tout près de moi le sommet. Sous mes pieds les dévaloirs ver¬glacés et sinistres de la face Nord que j'ai gra¬vie sans assurance. Pourquoi cette escalade ?
Pourquoi tous ces risques insensés ? Dès le premier jour de mon ascension, une coulée de neige a emporté la presque totalité de mon ma¬tériel et j'ai continué. Pourquoi ? Peu importe à présent, il me faut sans tarder redescendre, secouer ma léthargie, mon envie de dormir car sinon je resterai bloqué ici. Un hélicoptère essaie d'approcher du Cervin mais les turbu¬lences rageuses du vent le découragent vite.
La descente par l'arête du Hôrnli n'est pas diffi¬cile mais dangereuse à cause des plaques à vent et des neiges instables d'hiver. C'est en titu¬bant, ivre de vent et de fatigue, en proie à des vertiges à cause de la déshydratation que j'atteins le refuge Solvay. Je peux enfin m'abriter et préparer une boisson grâce à des bougies.
Puis je reprends ma descente, tout droit par la face Est, sans jamais m'assurer mais sans cesse attentif à chacun de mes gestes, de mes pas. Ce serait bête, vraiment bête, de mou¬rir ici.
Quelques heures plus tard, je suis au pied de la face et je vais continuer ma descente vers Zermatt lorsque des voix m'appellent, là-haut, sur l'arête près du refuge du Hôrnli. Sur le coup je ne les reconnais pas, puis mon cœur fait un bond. Ce sont Georges et Pamela, ces amis très chers que je croyais rentrés dans leur lointain pays. Ils m'ont accompagné au pied de la face, attendu et aidé par leurs pensées et leur compréhension. Comment pourrais-je oublier ?
J'avais des gelures au visage, aux pieds et aux mains, et j'ai essayé de cacher de mon mieux mon mal à mes amis afin qu'ils ne s'attristent point sur mon sort. Puis j'ai retrouvé la Haute Provence, mes parents, mes frères et sœurs, et cette chaude affection qui règne entre nous.
J'ai voulu guérir sans médecine, par la prière avec l'aide de la Terre, de l'Eau, du Soleil et de l'Air, mais il est des lésions que seules de très hautes spiritualités peuvent guérir, et il a fallu retrancher de mon corps les chairs mor¬tes. Aucune montagne ne vaut ce prix ; mais je ne regrette rien. S'il fallait recommencer, je recommencerais sans hésiter ces folies que sont mes ascensions solitaires et hivernales dans les grandes faces Nord.
Dans les années qui viennent, peut-être vais-je tenter ce qu'aucun alpiniste n'a encore osé tenter. Je ne recherche pas une gloire person¬nelle ou l'argent, mais une autre dimension de moi-même. J'ai en dégoût profond cette civili¬sation de médiocrité et de dégénérescence phy¬sique et morale dont je porte en moi les tares.
L'alpinisme extrême, par l'attention, la concen¬tration et la décontraction qu'il demande, rejoint un peu 1 e s techniques orientales d'Union avec cette force cosmique d'amour et de vie que l'on pourrait rapprocher de Dieu.
Mais c'est une voie qui ne peut aboutir car l'homme, de toute évidence, n'est point fait pour ces univers glacés et hostiles où_ il ne trouve ni nourriture, ni boisson et où il ne peut rester. De plus, pourquoi accomplir des actes gratuits, dangereux et égoïstes, alors que tant d'hommes sur cette planète ont besoin d'aide, d'amour et de soins ?

photo: Ivano Ghirardini à l'entrainement au Glacier des Bossons.